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Jean Brousse [Tendance Institut/ Flickr]

Jean Brousse est administrateur du groupe « Centre France » (comprenant une douzaine de titres régionaux) et co-initiateur de l’étude « France créative ». Il a parlé avec Christophe Leclercq dans le cadre de la série #Media4EU. Pour lui, les échanges entre médias sont nécessaires, ils devraient passer du niveau national à l’échelle européenne.

 

Jean Brousse, nous allons parler d’initiatives de coopération entre médias dans un cadre français et dans un cadre européen. D’abord en ce qui concerne la demande de contenus : tout n’est pas question internationale ou question européenne. Dans votre expérience d’un groupe de presse régionale, qu’est-ce qui peut se prêter à des échanges entre médias ?

Naturellement nous travaillons avec la presse quotidienne régionale, mais l’information nationale peut se prêter à des échanges entre médias. Il se trouve simplement que ce n’est pas dans les habitudes éditoriales et dans les réflexes des journalistes. Donc, les échanges, c’est quelque chose qu’on ne peut envisager qu’en essayant de convaincre les rédactions.

 

Votre groupe s’est constitué notamment par le rapprochement de différents médias autour de La Montagne et autres, donc vous avez vécu ces questions de synergie et de compris éditoriales à l’interne aussi. Quels ont été les principaux obstacles ?

Encore une fois les principaux obstacles ce sont les habitudes : certains titres s’appuient depuis des siècles sur une organisation très centralisée et très verticale. En plus, il se trouve qu’un lecteur de Brive-la-Gaillarde n’est pas intéressé par un événement de Nevers. Et ça, c’est par nature, ce qui n’est pas le cas pour une information nationale ou internationale.

 

Au niveau national, grâce aux différentes associations de la presse où vous êtes impliqués, il y a des initiatives de partage de sondages et de correspondants. Est-ce que ça marche ? Et qu’est-ce qu’il faudrait faire ?

Oui, ces collaborations fonctionnent, mais ce sont à chaque fois des projets plutôt que des processus fluides. Pour que ça marche mieux, il faudrait que les journalistes eux-mêmes prennent l’habitude d’échanger entre eux, et le développement du digital va nous y aider. Aujourd’hui, les journalistes sont satisfaits quand un de leur papier est repris, par exemple dans une revue de presse le matin à la radio. Toutefois, ils sont moins friands d’aller eux-mêmes diffuser le contenu de leurs confrères.

 

Donc au plan national cela se comprend, puis que les différents journaux sont un peu concurrents. Au plan européen, dans des zones linguistiques différentes, il y a peut-être plus d’opportunités. Qu’est-ce que vous souhaiteriez dans l’avenir ?

Effectivement, il y a sans doute plus d’opportunités, alors faisons-le! Nous-mêmes [NDLR : dans le groupe « Centre France »], nous faisons le point sur l’information européenne qui intéresse nos lecteurs. En effet, nous avons un positionnement de proximité, y compris pour les services. Un de ces services est de donner à nos lecteurs le goût d’un peu d’information européenne, puisque c’est un sujet dont on parle tous les jours sur tous les médias.

 

Justement, dans votre titre La Montagne, l’information internationale et européenne représente quelque pourcent de la couverture totale. En plus, pour l’instant c’est surtout traité par des dépêches d’agence. Est-ce que ça serait mieux avec des articles adaptés depuis d’autres médias ?

C’est difficile de dire si ça serait mieux, en tout cas c’est une vraie piste d’analyse ! Après c’est aux rédactions de juger la pertinence de l’information de l’une ou l’autre source. À mon avis, un contenu dynamique, qui fait intervenir des médias ou des journalistes basés à Francfort, à Milan ou à Budapest, pourrait avoir une pertinence meilleure.

 

Alors si on adoptait une façon d’opérer plus systématique, et non pas des projets ad-hoc comme vous disiez il y a un instant, il faudrait trouver un modèle de revenu pour couvrir les coûts. Est-ce que vous croyez que votre équipe éditoriale serait ouverte à des modèles innovants, par exemple, le sponsoring de toute une série éditoriale par un grand groupe respectueux de l’indépendance éditoriale?

Ce qui est important dans cette formule, c’est le respect de l’indépendance, et notamment par rapport à ce qu’on doit donner à nos lecteurs : il ne faut pas qu’on soit tout simplement les passeurs auprès de nos lecteurs d’une information qui est elle-même orientée ; il faut que tout ça soit absolument transparent.

 

Venons à l’impact économique du secteur et plus généralement des industries créatives. Vous pouvez dire un mot sur l’initiative que vous avez prise avec « France créative »?

En France un petit groupe spontané est né pour se poser la question du poids économique des industries de la culture et de la création en France. L’initiative a été prise par le patron de la SACEM et le président du syndicat national de l’édition des livres. On comprend pourquoi ces deux ici sont intéressés : un sujet central c’est celui de la rémunération de la création et donc du droit d’auteur, du copyright et d’autres questions de cette nature.

 

Est-ce qu’on peut considérer quelques chiffres ?

Nous avons mené deux études dans ces quatre dernières années qui décrivent le phénomène en quelque chiffre. En gros cela représente près de €83 milliards en 2013, soit trois fois le marché de l’automobile, et – en tout – 1,3 million d’employés. Ce sont des secteurs en croissance, qui embauchent des jeunes plus prêts à l’aventure que beaucoup d’autres. C’est donc un poids économique et sociologique important dans une période où le chômage gagne dans tous les pays.

En plus, ce sont des industries qui amènent, disons, du « bonheur ». Quand on distribue de la musique, quand on publie des livres, quand on expose les arts, quand on fait du cinéma, on amène du plaisir de vivre plutôt que des contraintes. On a fait ces deux études avec Ernst&Young, puis notre bâton de pèlerin les a portées auprès des pouvoirs publics, pour qu’ils prennent conscience de ce poids.

 

Alors, ils ont pris conscience, mais est-ce qu’ils ont aussi agi ?

Le gros du boulot jusque l’été dernier c’était de l’action et de la réflexion centrées sur le copyright et le droit d’auteur. À partir de ça, comme c’était une étude française on a discuté des droits d’auteurs à la française par rapport à quelque projet qui se profilait [NDLR Initiative de l’UE cherchant le copyright].

En Europe, pour transformer ce secteur, on procède du point de vue d’une monoculture européenne… alors qu’il est important qu’il y ait un festival à Salzburg, ou dans une autre petite ville ailleurs en Autriche ou à Massiac en France. Donc la diversité culturelle doit être prise en compte pour ne pas faire du « lissage technocratique ». Tout cela prend du temps, mais le poids économique de la culture et de la création est une idée qui fait son chemin.

Nous avons présenté notre travail à Bruxelles et nous avons vu le projet d’une autre étude européenne de cette nature. Donc on pourrait envisager de la reprendre, mais après tout c’est une question de mobilisation, de temps et de moyens.

 

Au plan européen on mène aussi une réflexion sur les industries créatives, qui doit aller bien au-delà du copyright. Dans ce cadre, il y a une réflexion qui commence tout juste, sur une stratégie pour le secteur des médias. Est-ce que ce sujet est à votre avis porteur d’avenir ? Ou au contraire doit-t-il être traité uniquement au niveau national ?

Ah non, je crois qu’il est complètement porteur d’avenir et qu’il peut même devenir un pilier de la réflexion sur la nouvelle construction européenne.

 

Traditionnellement, la presse est réticente à l’intervention de la puissance publique. On accueille éventuellement des aides financières, mais en refusant d’être influencé. Vous pensez que ce risque existe aussi au plan européen ? Ou seriez-vous ouvert à des politiques d’accompagnement ou d’innovation ?

Le risque existe toujours. Mais il suffit d’être ferme sur ses positions et de discuter à ce moment-là les conditions de cet accompagnement.

 

Le Président de la Commission Jean-Claude Juncker demande l’appui de la société civile et des médias pour la « feuille de route » qu’il va développer pour relancer la construction européenne. Ce document sera présenté en Mars 2017à l’occasion de l’anniversaire de l’Union européenne. Seriez-vous prêts à y contribuer ?

Il faut que j’en parle avec mes amis. Mais je n’ai aucun doute sur le fait que ça va les intéresser.

 

 

This interview is part of the #Media4EU editorial series. Read more: – project outlinesteering committeeguidance post. You can also engage in the process on social media by using the #Media4EU and tweeting @FondEurActiv and @LeclercqEU.

 

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