EuRoman

J’ai assisté à la remise du titre de chevalier à une haute fonctionnaire française, maintenant diplomate. La motivation derrière sa carrière, l’engagement qu’elle exprime, m’ont amené à lui proposer de republier ici son propre discours. En voici les extraits essentiels.

Christophe @LeclercqEU

 

“Extrait dun discours prononcé le 16 mai 2014

à loccasion de la cérémonie de remise des insignes de chevalier de la légion dhonneur

Chers amis,
(
)

Cette distinction qui mest remise aujourdhui au nom du président de la République ma été attribuée le 1er janvier sur proposition du ministre de l’économie et des finances, Pierre Moscovici. Il semble que plusieurs « bonnes fées » lui en aient soufflé lidée, dont je ne connais pas lidentité… ()

Pour ma part, je reçois cette distinction avant tout comme une reconnaissance de mon engagement dans mon travail, au service de la France, et plus spécialement au service de lEurope et de sa construction patiente, passionnante et fragile.

Les élections au Parlement européen approchent – cest le WE prochain, jespère que chacun de vous a bien prévu de voter ! Jai eu de ce fait le désir de vous partager les raisons qui font que jai tant de bonheur et de goût à travailler à ce projet européen fantastique, qui me passionne, et les questions qui mhabitent à son propos.

La première raison, il me semble quelle est due au fait que jaime la rencontre avec les autres. Et lautre en Europe, cest à la fois un autre que moi, Française, mais un autre avec lequel je partage toute une part dhistoire, tout un patrimoine commun. Jaime cette Europe où chaque pays, chaque peuple garde complètement sa culture particulière, sa manière de penser, de se comporter, de se nourrir et de boire, et ces différences peuvent être vraiment savoureuses ! Je garde un souvenir fort de ma 1ère «mort subite» à Bruxelles ou de ma 1ère «Kölsch» à Bonn ! Et en même temps, malgré ces différences, nous nous rejoignons sur lessentiel. Un essentiel que résument par exemple le préambule du traité sur lUnion européenne et ses premiers articles (une lecture que je vous recommande, lorsque votre foi en lEurope commence à faiblir, vous relisez le préambule et ces premiers articles, et tout le sens et le souffle du projet vous sont redonnés).

Extrait du préambule : « sinspirant des héritages religieux, culturels et humanistes de lEurope, à partir desquels se sont développées les valeurs universelles que constituent les droits inviolables et inaliénables de la personne humaine, ainsi que la liberté, la démocratie, l’égalité et lEtat de droit ».

Et larticle 3 rappelle le projet de ce lUnion européenne : « LUnion a pour but de promouvoir la paix, ses valeurs et le bien être des peuples ».

–> ma question : cette connaissance de ce qui nous réunit comme de ce qui nous sépare, aujourdhui, comment lencourager, comment en donner envie ? Cest tout lenjeu aussi des échanges, des jumelages, des études dans plusieurs pays (comme une de mes filleules va par exemple le vivre au Royaume Uni lan prochain).

Le deuxième motif qui me donne de l’élan pour lEurope, cest ce projet original et unique au monde, par lequel, à peine quelques années après la guerre, nos pays ont osé fonder la paix sur une toute autre manière de travailler ensemble. Je relisais ces derniers jours le seul livre que Robert Schuman ait écrit, à la fin de sa vie, et où il retrace ce qui la poussé, le 9 mai 1950, à proposer la création de la communauté européenne du charbon et de lacier.

Jaime ce que Robert Schuman écrit sur les frontières : « au lieu d’être des barrières qui séparent, elles devront devenir des lignes de contact, où sorganisent et sintensifient les échanges matériels et culturels ; elles délimiteront les tâches particulières de chaque pays et les responsabilités et initiatives qui lui seront propres, dans cet ensemble de problèmes qui enjambent les frontières et même les continents, qui font que tous les pays sont solidaires les uns des autres ».

Et il me semble quen ces jours de tension extrême entre la Russie et lUkraine, nous pouvons mieux mesurer le prix, la valeur du choix que nous avons fait en Europe : même si nos frontières sont arbitraires, reflet dune histoire, nous avons choisi de ne plus les modifier par la force, mais de les transformer. Lorsque nous étions à quelques uns par exemple à marcher dans les Dolomites, en Italie, nous avons pu par exemple côtoyé les nombreux germanophone qui habitent cette région.

Pour travailler ensemble et créer une interdépendance de fait, nos pays ont choisi de se doter dinstitutions communes et de renoncer aux alliances inter-étatiques classiques qui nont pas su donner des bases solides à la paix. Une Commission européenne, chargée de rechercher lintérêt général européen et de proposer, un Parlement européen, élu directement et aux pouvoirs désormais à égalité avec les Etats. Un Conseil réunissant les Etats nationaux, qui ont toute la capacité de peser sur les décisions communes dès lors quils savent ce quils veulent, mais où la règle de la majorité qualifiée – la plupart du temps – évite que seuls les plus forts aient le dernier mot. Ces institutions nont cessé de se réformer, notamment pour mieux correspondre aux désirs de davantage de démocratie : débats publics au Conseil, consultations publiques larges et régulières de la Commission, auditions approfondies au Parlement, possibilité maintenant dinitiatives citoyennes, demandant à la Commission de se saisir dun sujet. Demain, il y a probablement à inventer aussi des modes de décision plus démocratiques pour la zone euro, avec un Parlement de la zone euro aux côtés des Etats.

Ce que jaime dans ces institutions si originales, cest que pour bien fonctionner, elles ont besoin de reposer sur une attitude de négociation, d’écoute, de respect, de recherche dun équilibre – et jai eu beaucoup de bonheur à travailler avec des collègues en charge des affaires européennes qui excellent dans ces qualités, spécialement vous, mes anciens compagnons du secrétariat général des affaires européennes !

–> ma question, cest comment mieux faire connaitre ces institutions, leur activité, leur originalité, lintensité des débats qui sy déroulent ? Je pense à des initiatives innovantes comme celle du média européen internet quest EurActiv (dont je salue Christophe Leclercq, le fondateur, présent ce soir), avec une page commune à Bruxelles et des pages nationales, qui sadaptent à lactualité des pays et font le lien avec les débats européens. Je pense aux mails de campagne de Sylvie Goulard (député européenne en campagne dans le Sud-Est, dont les messages sont toujours revigorants et pleins despérance), aux blogs de certains journalistes.

Ma question, cest aussi : comment se sentir davantage membres dune société civile européenne ? Certains sont à lavant-garde. Je pense aux ONG, comme le WWF par exemple, ONG qui nhésitent pas à se mobiliser et à échanger de façon approfondie sur des enjeux communs. Mais il y a encore tant à faire, par exemple au sein des églises chrétiennes.

Le troisième motif qui me donne du goût pour lEurope, cest le bonheur des langues ! Je suis toujours émerveillée par la beauté et la musique, la compréhension particulière du monde, qui sont portées par chaque langue. Pour moi, une langue nest pas dabord un moyen de communication, cest une culture, une clé de compréhension du monde. Quel saveur de pouvoir lire St Jean de la Croix en espagnol, Shakespeare en anglais, pour dautres, l’évangile en grec, les psaumes en hébreu, etc

–> ma question : comment donner davantage priorité à lapprentissage de plusieurs langues ? Aujourdhui, je minquiète quand jentends que plusieurs grandes écoles imposent langlais comme 1ère langue pour leurs concours dentrée (écoles dingénieurs, ENA depuis le mois davril de cette année – jai bien lintention de faire quelque chose à ce sujet), alors que lallemand est une si belle langue, et si importante à entretenir pour mieux connaitre notre grand voisin.

Enfin, une quatrième raison : ce qui me tient à coeur avec le projet européen, cest quil est vraiment un laboratoire commun pour échanger sur les bonnes idées et pour oeuvrer et peser davantage, ensemble et unis, sur les grands défis de ce monde : le changement climatique au 1er chef, pour ne citer quun exemple ; la solidarité avec les pays en développement ; lexplication de notre choix européen en faveur dune solidarité sociale interne particulièrement forte, même si ce «modèle social» doit savoir sadapter. Il y a une inventivité particulièrement féconde dans la mise en commun de nos expériences nationales, permettant dapprendre de nos erreurs et de nos succès. Quelques exemples : les progrès faits en matière de gestion de nos finances publiques (on ne peut plus vraiment jouer avec nos prévisions de croissance) ; lefficacité énergétique avec lexemple des certificats d’économie d’énergie, expérimentée en France et au Royaume-Uni, et élargie à dautres pays ; le défi démographique, où la politique familiale française est souvent citée en exemple.

Jaime le fait que nos travaux européens nous bousculent, nous obligent à penser différemment, à réfléchir plus loin.

–> ma question, cest – notamment au vu du rapport quentretiennent entreprises françaises et allemandes – comment faire tenir ensemble la concurrence (qui lemporte parfois) et la coopération (qui serait utile aussi) ?

La dernière fois que jai fait un grand discours de ce type, c’était surtout un discours de mercis. Aujourdhui, c’était davantage un discours pour vous partager mes convictions. Mais je souhaiterais tout de même le conclure avec quelques mercis.

Un merci dabord pour votre présence ce soir et tout simplement pour ce que vous êtes, chacun, chacune, ici présent. A travers vos vies, vos histoires, leurs pages heureuses et douloureuses, leurs passions, leurs engagements, leurs recherches, leurs fragilités et leurs forces, leur simple quotidien, cest un peu de ce monde qui nous entoure qui est avec nous ce soir, ce monde que jaime tant à découvrir et mieux comprendre par nos rencontres et nos échanges. Ces rencontres et ces échanges, vous le savez, sont pour moi source de vie, de joie, me renouvellent, me donnent la force davancer et finalement, mencouragent à être davantage moi-même.

()

Merci enfin à vous, tous les petits et grands « jeunes » qui êtes ici présents ce soir. Je vous souhaite à votre tour de découvrir nos voisins européens et de prendre soin de cette unité européenne, qui nous permet de vivre en paix et de peser sur la scène internationale, je vous souhaite aussi dinventer les solutions de demain qui permettront que le développement économique soit davantage au service du bien-être des hommes et de la planète.

Anne Laure


 

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