Désastre à Vilnius + espoir ‘Euro-Maïdan’ à Kiev: Vers une CEE avec Ukraine, Turquie, Russie?

Posted by Christophe Leclercq on 12/12/13

L’idée d’association de l’UE avec l’Ukraine n’est pas morte, mais la Russie et la Turquie devraient être consultées.

Quand le sens de l’histoire s’infléchit grâce aux peuples, les politiques doivent saisir l’opportunité de lancer de nouveaux projets mobilisateurs. Les manifestations de Kyiv en novembre / décembre 2013, avec des drapeaux européens, rappellent non seulement la révolution orange de 2004, mais aussi le renversement de l’ancien régime à Berlin en 1989.  Les partis politiques européens auront-ils l’audace de répondre à l’appel de l’histoire, et dépasser la vieille dichotomie élargissement / association? C’est l’un des enjeux des élections de mai 2014.

Contexte: renouer avec des idées redevenues pertinentes

Ce article est mis à jour à partir d’une Tribune de l’auteur dans Le Monde du 11 novembre 2010, au moment du Sommet Allemagne / France / Russie de Deauville. Peu après, le président Putin a évoqué une ‘communauté économique européenne’, main tendue qui n’a pas été saisie. Depuis, l’Union Européenne a persisté dans un ‘partenariat oriental’ excluant la Russie, dans l’espoir d’arrimer l’Ukraine à l’Ouest, sans réfléchir à son identité duale et à l’échelle continentale. Le président Yanukovitch a rejeté provisoirement l’association avec l’Ouest: sous-estimant la capacité de l’Union à négocier et l’attachement de son peuple à l’intégration européenne, et sur-estimant la possibilité d’un accord équitable avec la Russie.

Tout en excluant un droit de veto russe sur les accords euro-ukrainiens, il est temps de tracer une vision pan-européenne permettant à l’Ukraine de choisir l’Ouest sans renoncer à son histoire, à son pays-frère. Une telle stratégie aurait un double avantage: sauver la face pour revenir rapidement à l’accord d’association, et préparer un meilleur futur également pour les peuples turcs et les russes. Ce sont des européens, presque comme les ukrainiens: la Russie, ce n’est pas le Kremlin, et la Turquie, ce n’est pas Ankara.

Une vision continentale: la grande Europe

En effet, les dirigeants des grands pays européens doivent relancer une vision pour la grande Europe, sans s’enliserdans des débats sur l’élargissement de l’Union. Environ 250 millions de personnes vivent en Turquie et dans les pays ex-soviétiques, qui sont tous membres du Conseil de l’Europe. Ajoutés aux 500 millions de citoyens de l’UE, cela fait un espace de 750 millions de citoyens unis par la géographie, l’histoire et les aspirations démocratiques ainsi que la concurrence asiatique, voire la menace terroriste. Leur économie, en forte croissance, ce sont nos exportations, c’est notre prospérité. Une perspective claire d’intégration européenne faciliterait la confiance, les investissements, et donc la sortie de crise.

Pourtant, par négligence de l’Ouest, la Turquie et l’Ukraine risquent de se retourner vers l’Est : l’ancien monde ottoman pour l’une, Moscou pour l’autre. Quant à la Russie, en déclin relatif, sous la pression chinoise, elle se redécouvre une vocation européenne. Soit en tentant une union douanière néo-soviétique, soit dans une perspective paneuropéenne, comme avant 1917. Certes, les deux pays slaves pourraient se rapprocher de nous. Le président russe quittera probablement le nationalisme post-impérial pour un certain euro-réalisme. Déjà, la Russie souhaite coopérer pour sa sécurité et sa modernisation, sans abandon de souveraineté. De notre coté, sans élargir encore l’OTAN et l’UE, saisissons cette main tendue, offrons lui un ‘horizon européen’.

L’élargissement s’épuise: construisons du neuf pour le XXIième siécle

Quant à l’élargissement institutionnel de l’UE, cette dynamique sera bloquée dans quelques années. L’approche actuelle s’achèvera avec quelques balkaniques ou nordiques. Il y a trop de ministres autour de la table, trop de lois à négocier, et trop de bouleversements si des pays forts peuplés comme la Turquie devaient rejoindre l’UE.

En conséquence, les négociations turques traînent. Elles doivent continuer de toute façon, laissant ouvert leur aboutissement: l’adhésion. Le “partenariat privilégié” anciennement proposé par Paris comme alternative à l’élargissement était vide de contenu. Les Turcs se défiaient aussi de l’Union pour la Méditerranée, perçue comme une voie de garage: ils ont maintenant leur propre géopolitique. Comme dans des fiançailles prolongées, la fière Turquie veut soit rompre, soit fixer la date des noces: envisageons un autre type de contrat de mariage?

Pour sortir “par le haut” de cette pensée unique de l’élargissement, une vision paneuropéenne doit être apportée. Le projet d’une Europe à plusieurs vitesses est seul à même de rencontrer les aspirations de ces peuples, tout en réduisant les angoisses identitaires à l’Ouest, notamment en Angleterre. Cette Europe aurait trois cercles concentriques. Le plus intégré c’est le zone euro, aujourd’hui à 16 membres. Le groupe politique c’est l’Union Européenne à 28.  Reste à définir le troisième cercle.

Des petits pas pratiques pour finaliser l’association, ‘et plus si affinité

Selon Schumann et Monnet, l’intégration doit se faire par petits pas, en commençant par l’économie. Pour la Turquie, l’Ukraine et la Russie, celle-ci peut s’opérer à travers l’établissement d’un marché paneuropéen de 750 millions de citoyens. Pas seulement une union douanière – déjà en place avec la Turquie – mais aussi le marché du travail. En somme, ‘presque tout sauf l’euro, la politique étrangère et la défense‘. Appelons ce grand marché la nouvelle Communauté Economique Européenne. La promesse de l’ancienne CEE à la Turquie en 1963 serait enfin remplie…. Pour fixer les esprits sur la mise en œuvre, en phase avec les différents agendas ‘2020′ de Bruxelles, je parle de ‘CEE 2020′, ou de ‘Europe 10′

Que faudrait-il faire concrètement? Voici quelques mesures pratiques, qui ne demandent ni changement du Traité à ce stade, ni même d’unanimité politique entre les 28 Etats Membres et les autres parties. En allant dans l’ordre chronologique, dans les mois prochains:
- examiner la compatibilité de l’accord d’association UE – Ukraine avec certains aspects du projet russe d’union douanière, dans le cadre de l’OMC
- négocier des ajustements dans la mise en œuvre (et non les clauses) de cette association, pour signer en 2014 avant les élections présidentielle d’Ukraine en 2015. Durant la période pre-électorale pour l’UE, début 2014, la présidence grecque de l’UE, avec ses attaches orthodoxes et slavophiles, pourrait jouer son rôle.
- aider l’Ukraine à se financer – y compris grâce au FMI et la BEI – et à accroitre son autonomie énergétique
- provoquer des appels à progresser, par des leaders économiques russes, ukrainiens et européens, lors de conférences existantes, comme Davos et EBS (European Business Summit)
- encourager des déclarations visionnaires par les leaders politiques. Politiques nationaux comme Mme Merkel et MM. Hollande, Putin, Yanukovitch, Klitschko, Iatseniuk, et politiques de l’UE, comme les candidats à la présidence des institutions européennes.

Appel à M. Hollande et Mme Merkel: reprenez l’initiative!

Sur ce dernier point, en plus des sommets européens et des sommets UE-Russie et UE-Ukraine, rien n’empêcherait de provoquer une réunion ad hoc au coin du feu, ‘pour s’écouter les uns les autres’. Soit pour aborder ces questions directement, soit ‘pour préparer le prochain G20 entre européens’: l’enjeu est en effet notre compétitivité mondiale. En tout cas, Bruxelles symbolise la technocratie et l’enlisement: l’Elysée de Paris ou le Kanzleramt de Berlin seraient de meilleurs lieux. Pour poursuivre sur la lancée du Sommet de Deauville et des attentes du peuple à Kiev, qui saisira l’opportunité historique en premier?

@LeclercqEU

(commentaires ou demande de republications bienvenus, çi-dessous ou par email)

 

English version of this post.

One Response to Désastre à Vilnius + espoir ‘Euro-Maïdan’ à Kiev: Vers une CEE avec Ukraine, Turquie, Russie? »»

  1. Comment by Eberhard Rhein | 2013/12/19 at 19:45:01

    Christian is always full of creative ideas. That is exactly what is necessary now.
    But we have need to be realistic.
    The EU is not willing or able to envisage an eastern enlargement in the coming 15 years or beyondl.
    Ukraine cannot be simultaneously be a member of Russian-led customs and economic union and a loose regulatio-oriented free trade area dominated by the EU. Products coming from the EU could automatically flow into Russia, but not vice-versa, as EU will monitor the origin of the merchandise and close the door to Russia goods.
    From the EU perspective an EU-Asian DCFTA might perfectly work. But Russia does not like this, considering it as too much EU-biased. On the other hand, the EU has equal difficulties in being in the same boat with Russia through its Euro-Asian customs and economic union that Russia kindly presents to Brussels. The Russian EU ambassador will present it publicly in Brussels January 7th.
    But the EU will have to take a strategic look at its future rela tions with its Eastern neighbours.going far beyond technical constructions.
    Eberhard Rhein


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