Monti: ‘Delors plus’ ou Mitterrand? Réfléchir, expliquer, et descendre dans l’arène: la démocratie en Europe

Posted by Christophe Leclercq on 30/01/13

BOZAR acceuillait hier soir la conférence de lancement du livre de Sylvie Goulard et Mario Monti: ‘La démocratie en Europe’. Mon objet n’est pas de le résumer, achetez-le plutôt. Disons simplement qu’il se refère à ‘La démocratie en Amérique’ de Tocqueville, tout étant plus proche de l’action politique. Il se situe dans la lignée fédéraliste, tout en étant moins pamphlétaire que ‘Pour l’Europe’, le récent livre de Guy Verhofstadt et Daniel Cohn-Bendit, qui ont d’ailleurs introduit le débat. Quant aux messages du premier ministre italien, ils sont résumés ici sur EurActiv.

Pour Sylvie Goulard, c’est dans la droite ligne de son activité académique, et aussi une forme de préparation des prochaines élections européennes. Mais pour Mario Monti, qui dirige un Etat encore fragile financièrement et qui campagne pour être à nouveau Premier Ministre, pourquoi consacrer des heures à achever ce livre? Certes, l’écriture du livre a commencé avant son arrivée au pouvoir, mais pourquoi venir à Bruxelles, au lieu de préparer sa réunion de dimanche avec François Hollande et le Sommet budgétaire de la semaine prochaine.

Ma thèse est que Monti est ‘Delors plus’, combinant à la fois réflexion et pédagogie, là ou Delors excellait, avec l’action politique devant les électeurs, ce qu’il s’est refusé à faire.

Souvenons-nous. Fin 1994, Delors a fini son troisième mandat à la tête de l’executif européen. Epargné par les affres de la politique française, auréolé de son succés avec le marché intérieur de 1992, Delors annonce qu’il ne se présentera pas aux élections présidentielles. Il était le principal espoir de la gauche, et particulièrement des sociaux démocrates et pro-européens. Donc Jacques Chirac sera élu, une longue présidence qui – du point de vue européen – sera décevante, symbolisée par l’échec du référendum de 2005.  A part la mairie de Clichy, dans la banlieue parisienne, Delors ne s’était jamais présenté dans une élection. Il a mouillé sa chemise souvent, il continue d’influer positivement avec Notre Europe, et en conseillant son ancien protégé Hollande. Mais, fondamentalement, il a choisi de conserver son prestige international au lieu de se ‘salir les mains’ dans la politique française, qui en avait pourtant grand besoin.

Les ‘pères fondateurs’ comme Schuman, Monnet etc étaient des visionnaires géniaux, mais pas des tribuns, ils communiquaient peu, à une période où se n”était pas essentiel. Delors est de la génération des ‘fils fondateurs’: il communiquait mieux que les autres, mais le défi de l’opinion publiques était dans les sondages, pas dans les votes. Etienne Davignon, l’homologue belge de Delors (qui aurait aussi fait un bon président) a conclu le débat d’hier, en insistant sur l’importance de réfléchir et d’être positif. C’est vrai, et cela ne sufffit plus. Maintenant, on est dans l’ère de la communication pour tous et par tous, des choix participatifs, voire des referenda, de la transparence, en oubliant parfois l’efficacité. En somme, avec toutes ses dérives populistes et court termistes, on est dans l’objet du livre présenté: la démocratie en Europe.

Mario Monti a fait un choix inverse de celui de Delors. Hier, il l’a expliqué comme un choix moral, ‘et peut être une erreur’ a t-il ajouté par modestie. Il pense pouvoir mieux continuer à réformer son pays, mieux changer les mentalités, en se présentant plutôt qu’en restant ‘au dessus de la mélée’. Moi, je dis: chapeau Monti!

Visiblement, il a beaucoup hésité. Nouveau flash back: septembre 2011, Rome, conférence de lancement d’EurActiv Italia. Nous avons un beau panel, y compris Monti, encore professeur à la Bocconi, mais déjà préssenti comme premier ministre. Une meute de journalistes le suit partout, c’est formidable pour notre couverture presse. A l’époque, Monti joue encore à l’académique détaché et aimable, qui attend son heure et fait passer ses messages par de l’humour au deuxième degré. ‘Froid’, comme il dit de lui-même. Depuis, il a changé, pris une nouvelle dimension, assumant non seulement le pouvoir des décisions, mais surtout la responsabilité devant le peuple.

Monti n’est pas le dernier de la génération des fils fondateurs, comme Delors, bien que son age soit déjà avancé. Il est peut-être l’un des premiers ‘petits-fils fondateurs’. Parmi les présidences qu’il a accepté durant sa relative traversée du désert, il y avait non seulement le think tank Bruegel, choix presque évident, mais aussi European Citizen Action Service, proche du terrain. Je pense que Mario Monti aura aussi un jour sa place dans le panthéon européen. Pas trop vite: il y a encore du pain sur la planche! En Italie, mais peut-être aussi à la tête de l’Union européenne.

Mitterrand aussi, malgré ses nombreuses faiblesses, combinait l’action politique populaire avec une vision, une réflexion. Je me souviens de la fin de sa campagne de ré-election, en 1988. Le samedi avant le vote, il a choisi d’aller à un congrès du mouvement européen à La Haye, au lieu de se montrer à la télévision, dans sa circonscription, proche des français.

Monti qui vient présenter son livre à Bruxelles en pleine campagne, c’est un peu la même chose:
les jambes sur le terrain, mais sans oublier la tête en Europe.

 

PS: descendre dans l’arène, c’est possible à tous les niveaux, pas seulement pour les stars. Combien de fonctionnaires européens se lamentent de l’incompréhension des capitales, mais restent bien au chaud à Bruxelles? Certains se sont confrontés à l’electorat, comme Nick Clegg, ou Lousewies VanderLaan. J’en connais un autre qui a… créé un média internet! :-)

 

5 Responses to Monti: ‘Delors plus’ ou Mitterrand? Réfléchir, expliquer, et descendre dans l’arène: la démocratie en Europe »»

  1. Comment by Giorgio Clarotti | 2013/01/31 at 10:17:04

    Christophe, ce qui m’a réchauffé hier soir ce sont la chaleur froide – toute en second degré – de Monti et la connaissance étalée avec humour de Sylvie Goulard. Mais aussi la présence de nombreux jeunes dont –disait quelqu’un derrière moi, une majorité de non italiens.

    Ce fut étonnant qu’on ne parle que 5′ d’Italie sur 2 heures – en plein cours d’une des campagnes les plus importantes pour le pays et pour l’Europe. Comme on ne parle que 5′ de Corrèze avec Hollande ou du Brandebourg avec Merkel. Mais de démocratie en Europe qui était vraiment le sujet du livre.

    Sylvie Goulard, plus que Monti, a montré qu’on demande à la démocratie Européenne beaucoup plus qu’aux démocraties nationales, car ce n’est toujours pas un acquis. Aucun des ministres des nations européennes n’est soumis, comme l’a dit Monti, à un examen écrit et oral, comme les Commissaires Européens. Et à chaque mandat certains ont été recalés.
    Et on demande à l’Europe – mais cela ne fut pas dit – beaucoup plus que dans d’autres fédérations démocratiques (USA, Inde). Les taux de participation aux élections du Parlement Européen sont supérieures à celles de mi-mandat aux USA (45 contre 40% http://en.wikipedia.org/wiki/United_States_House_of_Representatives_elections,_2010#cite_ref-mcdonald_2-0) et tout le monde cite le manque de légitimité démocratique en Europe, y compris au PE, alors que personne ne questionne la légitimité d’un parlement qui a ferraillé durement avec le président Obama pendant 2 ans.

    Tu termines en citant le peu de “civil servants” et activistes européens qui descendent dans l’arène, ou qui y montent comme l’a si bien dit Monti, par opposition à ce qu’avait dit Berlusconi.
    Tu oublies peut-être les deux intervenants de hier. Tous deux “fonctionnaires de la Commission bien qu’aux Cabinets des Commissaires et pas dans son administration. Monti est un rare exemple de Commissaire étant devenu Ministre, alors que l’inverse est plus fréquent.
    De Alexander Stubb (http://fr.wikipedia.org/wiki/Alexander_Stubb) à Stientje Van Veldhoven (http://en.wikipedia.org/wiki/Stientje_van_Veldhoven), il y a beaucoup d’ex Bruxellois dans les parlements et gouvernements nationaux, mais moins qu’il en faudrait.

    Car c’est là, d’ailleurs, au niveau national, qu’il faut agir, pour que l’Europe rentre dans les politiques nationales. C’est ce que nous disait il y a 10 ans Nick Clegg lors d’un débat organisé par l’ancêtre de la Fondation Euractiv (http://www.euractiv.com/fondation).

    Une autre leçon de la difficulté de se lancer dans la politique pour des “Eurocrates”, est celle de notre regretté compère Franck Biancheri (http://www.franck-biancheri.eu/) et des différents partis européens qu’il a créé. Aujourd’hui en Europe comme dans le monde Il faut partir d’une base nationale pour ensuite se donner une crédibilité européenne. C’est aussi vrai aux USA. Et même Belgique où le système électoral privilégie les politiciens locaux, comme le démontre si bien Guy Verhofstadt. Une solution, peut-être, serait la création d’une circonscription “fédérale” où les femmes et hommes politiques de dimension transnationale pourraient essayer de glaner les votes des électeurs de tous les européens et, peut-être, ainsi créer ce Démos Européen dont Cohn-Bendit disait hier qu’il s’est réuni, par deux fois en deux mois en remplissant les 2500 places de la salle Henry Le Bœuf des Bozar.

  2. Comment by Georgi Gotev | 2013/01/31 at 17:22:41

    In spite of the Lisbon Treaty and the new job of Council President, I think that the most important EU job remains the head of the EU executive.
    My preference for the next Commission President is Mario Monti.
    I think Monti stands a better chance that Guy Verhofstadt for the Commission top job.
    Verhofstadt undoubtedly has all the necessary qualifications, but he seen as ‘dangerous’ by some member states, as too openly federalist.
    I agree with Christopher, who said in other words that Delors will remain the eternal benchmark when we speak of Commission Presidents. And I agree that there are similarities between the two. If Delors could chose the next Commission President, he would probably pick up Monti.
    Trouble is, Monti may need to take the job of Prime Minister, or President of Italy.

  3. Comment by Giorgio Clarotti | 2013/02/01 at 09:19:56

    I agree with Georgi. I heard Monti judge the work done by the departing Prodi Commission in 2005, he was the only one then – even more than the President – who had a clear view of the work done and challenges to come.
    Yet, the current balance of power makes him more powerful and influential as PM of the 4th EU economy, and main payer in the Guarantee Fund. He recalled that – if you deduct guarantees flowing back to DE, FR and IT banks – IT is THE MAIN net debtor, not a credit country as is often wrongly perceived.
    It is to be a main player in today’s Europe that, for me, he stepped into the arena. And only with a strong and effective Europe can Italy recover growth, if not, it will be strangled by its unsustainable debt.

  4. Comment by catherine | 2013/02/04 at 21:13:54

    j’ai bien apprécié l’effort d’incarnation des duettistes et tout particulièrement, la reprise par Mario Monti de la “froiditude froideuse” de l’EUrope ainsi que son jugement clair sur l’incohérence d’un budget de rigueur.
    De manière plus générale, ce deuxième débat innove, tant l’espace public européen reste virtuel. La difficulté de la tâche a été illustrée par quelques petits ratages ponctuels comme les échanges rituels sur les limitations de tel out tel autre pays ou les envolées contre le populisme.
    Au total, parce qu’ils ont débattu avec sérieux et sans trop de positionnement péremptoire que nos orateurs ont démontré que les interrogations des citoyens sont légitimes et que la question européenne est un vrai objet de débat … ouvert qui se prête à d’authentiques choix politiques, c’est à dire que la voie n’est pas unique.
    J’y ai trouvé la meilleure raison d’espérer

  5. Comment by David Price | 2013/02/06 at 23:20:51

    A generational difference between the Founding Fathers and the later politicians — including aspects of Delors — is the tendency to think the EU is there for providing money to industries and pet projects, while the Founding Fathers considered the European Community was there to facilitate the production of wealth by making things possible (some not involving money at all). Supranational Europe opened up a fountain of growth that was not even conceived before. This later concept of considering the EU as good only for tax-milking for pet projects came from the Gaullist period and other who gave us the milk lakes etc. That stimulated either non-productive or over-productive industry by centralist planning in a closed door Council of Ministers. The Community really involves the liberation of the productive capacity of all Europeans. It requires five fully functioning institutions not three as Delors oversimplified it to.

    The first Europe of the glorious thirty years succeeded because the Founders were good communicators. Schuman wrote the original book Pour l’Europe — well before other politicians used the title. I wonder from their policies if modern politicians have read it or considered the original book’s values, political philosophy and implementation! Schuman was known as the Pilgrim of Europe because he travelled the length and breadth of Europe giving talks. Before that in a fractured France suffering from inflation, debts and political intrigues he had to introduce an totally new idea against the prejudice of nationalists and communists.

    For those interested in how the European system should work, the recent books should be of interest: Robert Schuman Apotre de l’Europe which gives texts of speeches and articles 1953-63 (Marie-Therese Bitsche) and Schuman’s Eurpe by Margriet Krijtenburg.


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